Communication de combat, le point de vue d’un spécialiste

Posted on : 02-07-2015 | By : Thierry Libaert | In : Blog

Lors de l’écriture de mon dernier ouvrage « les nouvelles luttes sociales et environnementales », j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer José Bové. En matière de communication au service des luttes citoyennes, son témoignage était précieux. Une réelle vision stratégique des enjeux de la communication de combat par une personnalité qui a vécu les conflits les plus emblématiques. Et en plus, une belle rencontre avec un personnage qui m’impressionnait un peu et que j’ai trouvé super accessible, humble et avec de l’humour. 

Voici son témoignage publié avec 7 autres dans mon ouvrage.

bové   1) Vous avez été l’un des acteurs majeurs de la lutte pour le Larzac, avec le recul, comment s’est organisée l’opposition ?

Le mouvement a toujours été soudé. Dès l’origine, « le serment des 103 », du nom des 103 familles sur le site qui s’engageaient à ne jamais vendre leur terre, s’est mis en position d’être toujours en force d’initiative. Nous organisions des réunions mensuelles pour faire le point et envisager de nouvelles actions. Ce groupe des 103 a constitué son bureau et organisé des relations étroites avec les différents comités de soutien qui se sont formalisés en 1975 et notamment la nomination d’un permanent par comité.

2) De quels outils disposiez-vous ? Nous en avions très peu. Assez rapidement, nous avons compris la nécessité de disposer de notre propre journal. Nous tournions aussi de nombreux films en super 8. Mais, il faut aussi se replacer dans le contexte de l’époque, seules deux familles disposaient d’un téléphone et nous n’avions pas tous accès à l’électricité.

3) Vos actions prenaient surtout la forme de créations d’événements pour rendre davantage visible votre combat ?

Oui, car les médias n’évoquaient pas ou très peu notre combat, seuls Le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo nous étaient favorables. Des opérations comme les grands événements populaires en 1973, 1974 et 1977 sur le plateau du Larzac, la montée des tracteurs ou la grande marche sur Paris en 1978 eurent un important retentissement. Les photos des moutons du Larzac en train de brouter l’herbe du Champ de Mars avaient eu une portée symbolique très forte.

4) S’il y avait un point décisif à retenir des déterminants de la victoire ?

Pour gagner un combat local, il faut porter le débat au plan national. En représentant un enjeu de société, le combat cesse d’être une simple opposition locale pour devenir un enjeu social et politique.

5) Comment faire pour que des actions d’opposition illégales apparaissent légitimes ?

Je distingue trois paramètres. D’abord le nombre. Au Larzac, si un militant renvoyait un livret militaire, il prenait un risque important. Si l’ensemble de nos sympathisants renvoyait leur livret, c’est l’Etat qui risquait. Ensuite, la pleine conscience des enjeux, je veux dire qu’en effectuant un acte illégal, le plus important n’est pas l’acte en soi, c’est la répression qui est attendue. L’événement n’est pas forcément très médiatisé, c’est la répression qui l’est. L’acte peut être illégal, mais il doit toujours être non violent. Enfin, il est nécessaire d’être toujours en posture d’initiative. Lorsque nous avons effectué des opérations de fauchage de maïs transgénique, nous l’avons toujours fait en plein jour, nous n’étions pas masqués et nous remettions aux autorités la liste de l’ensemble des faucheurs ayant participé à l’opération.

6) Le démontage du Mc Donald’s s’inscrit dans cet esprit ?

Oui, avec en plus, le choix du lieu. Pour mettre en avant les effets négatifs de la mondialisation sur notre alimentation, il aurait été peu efficace de démonter un Mc Do sur les Champs Elysées. Le choix de s’attaquer à celui de Millau permettait de renvoyer à la symbolique des combats antérieurs et aussi de profiter de l’actualité puisque l’opération était aussi destinée à protester contre les obstacles à l’exportation de fromage de Roquefort aux Etats-Unis, et que la région de Millau se prêtait mieux à une mise en balance symbolique des valeurs profondes de notre alimentation.

7) Qu’est-ce qui a été modifié entre des combats comme le Larzac ou Plogoff et des mouvements d’opposition contemporains ?

Les mouvements actuels apparaissent plus difficiles à maîtriser avec la présence sur les lieux de lutte d’éléments extérieurs, ceux qu’on appelle des Zadistes (zone à défendre). Plus individualistes, faiblement organisées, plus violentes, ces personnes rendent plus difficilement maîtrisables les luttes locales, même si parfois, avec le temps, comme à Notre-Dame-des-Landes, un dialogue peut se mettre en place.

8) Vous n’évoquez pas les réseaux sociaux ?

Non, car ceux-ci sont juste un outil supplémentaire, ils ne modifient pas fondamentalement la lutte d’opposition. Le réseau social ne prend sa force que s’il s’intègre dans une vision stratégique plus globale.

9) Quels sont les conseils que vous pourriez donner dans un combat citoyen ?

En premier lieu, il faut trouver l’argument ou le symbole le plus percutant. Celui-ci doit être le plus proche possible des préoccupations individuelles. Pour le Larzac, notre slogan était « le blé fait vivre, les armes font mourir ». Pour le combat contre le gaz de schiste, le thème de la qualité de l’eau devrait être prioritaire. Ensuite, il est indispensable de bien connaître l’ensemble des enjeux du sujet et puis de mobiliser autour de lui en élargissant les angles d’attaque. Enfin, il faut être capable de mener en même temps la bataille de l’opposition sur le terrain local ou national, et en même temps la bataille du droit.

L’ouvrage est présenté sur ce site, rubrique « livres »: Cliquer sur le lien suivant: Les nouvelles luttes

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